L'Union de la coopération forestière française (UCFF) vient de clore trois années de travail de sensibilisation du grand public et des journalistes à la gestion forestière durable. Le projet Egefor, qui s'achève en ce début juillet 2026, promettait de combler le fossé entre les professionnels de la forêt et les citoyens. Pour les artisans du bois – menuisiers, ébénistes, charpentiers –, la question se pose : cette campagne d'information a-t-elle vraiment changé quelque chose sur le terrain ? Et surtout, quelles retombées pour ceux qui transforment le bois chaque jour ?

Une campagne d'information à destination du grand public

Pendant trois ans, l'UCFF a multiplié les interventions médiatiques, les publications et les actions de communication pour expliquer les enjeux de la gestion forestière en France. L'objectif affiché : rendre accessible au plus grand nombre les réalités complexes de la sylviculture, des coupes raisonnées à la régénération naturelle, en passant par la lutte contre les scolytes et les effets du changement climatique sur les peuplements.

Le projet Egefor s'est notamment attaché à déconstruire les idées reçues selon lesquelles toute coupe d'arbre équivaudrait à de la déforestation. Les coopératives forestières regroupées au sein de l'UCFF gèrent plusieurs centaines de milliers d'hectares en France et jouent un rôle clé dans l'approvisionnement des scieries et, par ricochet, des ateliers d'artisans.

Qu'est-ce qui change concrètement pour les artisans du bois ?

Pour un menuisier ou un charpentier, la gestion forestière durable n'est pas qu'un concept abstrait : elle détermine directement la qualité, la disponibilité et le prix du bois d'œuvre. Une forêt bien gérée garantit une rotation des coupes équilibrée, ce qui stabilise l'offre en grumes de résineux ou de feuillus sur le long terme. À l'inverse, une sylviculture désorganisée ou des coupes sanitaires mal planifiées provoquent des pénuries ponctuelles et des hausses de prix brutales – comme on l'a vu après les épisodes de sécheresse et d'attaques de bostryches dans le Grand-Est entre 2019 et 2023.

En sensibilisant le grand public, l'UCFF espérait aussi réduire les polémiques et les recours administratifs qui ralentissent parfois les chantiers d'exploitation. Moins de malentendus entre citoyens et forestiers, c'est potentiellement moins de retards dans la chaîne d'approvisionnement – et donc plus de prévisibilité pour les artisans qui planifient leurs achats de matière première.

Une meilleure traçabilité du bois français

Un autre impact indirect de cette sensibilisation concerne la valorisation du bois local. En éclairant le public sur les circuits courts et la gestion durable des forêts françaises, le projet Egefor renforce l'argumentaire des artisans qui proposent à leurs clients du chêne, du hêtre ou du douglas issus de forêts certifiées PEFC ou FSC. Dans un contexte où l'importation de bois bon marché pose des questions de traçabilité et de qualité, cette pédagogie peut soutenir la demande pour des essences locales.

Des retombées difficiles à mesurer trois ans après

Le bilan chiffré du projet Egefor n'a pas encore été publié par l'UCFF au moment de sa clôture. On ne dispose donc pas de données précises sur le nombre de personnes touchées, l'évolution des perceptions du grand public ou l'impact mesurable sur la notoriété de la filière forêt-bois. Cette absence de transparence quantitative rend difficile toute évaluation objective de l'efficacité de la campagne.

Pour les artisans, la question reste pragmatique : est-ce que leurs clients comprennent mieux aujourd'hui pourquoi un meuble en chêne français coûte plus cher qu'un équivalent en bois exotique non certifié ? Est-ce que les maîtres d'ouvrage sont plus enclins à spécifier du bois lamellé-collé local pour leurs charpentes ? Les réponses à ces questions dépendent largement du relais que les artisans eux-mêmes ont assuré – ou non – auprès de leur clientèle.

Une sensibilisation qui doit s'incarner dans les ateliers

La communication de l'UCFF, aussi bien intentionnée soit-elle, ne remplace pas le travail de conseil et d'éducation que chaque menuisier ou charpentier doit mener dans son propre atelier. Quand un client demande pourquoi le délai de livraison d'une essence donnée s'allonge, c'est l'occasion d'expliquer les tensions sur le marché du bois, la saisonnalité des coupes, les enjeux de séchage et de stabilisation. Une campagne nationale peut ouvrir la porte ; c'est à l'artisan de la franchir.

Un projet qui profite surtout aux coopératives forestières ?

Il serait naïf de croire que l'UCFF a lancé Egefor par pure philanthropie. Les coopératives forestières françaises cherchent avant tout à sécuriser leur modèle économique et à légitimer leur rôle d'intermédiaire entre propriétaires forestiers et industriels du bois. En améliorant l'image de la gestion forestière, elles espèrent faciliter leurs opérations et renforcer leur position face aux ONGs environnementales qui dénoncent régulièrement certaines pratiques d'exploitation.

Pour l'artisan, cela peut être une bonne nouvelle : des coopératives forestières consolidées et mieux acceptées par le public, ce sont des partenaires commerciaux plus stables, capables d'investir dans la régénération des forêts et dans la diversification des essences – notamment les feuillus précieux que réclament les ébénistes et les menuisiers haut de gamme.

Mais cela pose aussi la question de la concentration du pouvoir dans la filière. Si les coopératives forestières renforcent leur position grâce à une meilleure communication, qu'advient-il des petits propriétaires privés et des scieries familiales qui approvisionnent directement les ateliers en circuit ultra-court ? Le risque est que la standardisation et la rationalisation de la gestion forestière réduisent la diversité de l'offre et poussent les artisans vers des bois calibrés, au détriment de lots plus singuliers mais riches en caractère.

Et maintenant ? Comment prolonger l'effort de pédagogie

La fin du projet Egefor ne signifie pas la fin du besoin de sensibilisation. Au contraire : alors que les forêts françaises sont confrontées à des défis climatiques sans précédent, la pédagogie autour de la gestion durable doit se poursuivre – et s'intensifier.

Les artisans ont un rôle clé à jouer dans cette transmission. Chaque chantier, chaque devis, chaque visite d'atelier est une opportunité de parler matière, traçabilité, qualité du bois. Mentionner l'origine de la grume, expliquer pourquoi tel chêne a été récolté en hiver pour limiter les tensions dans les fibres, détailler l'intérêt d'un traitement de finition naturel plutôt qu'une lasure chimique : autant de micro-pédagogies qui, mises bout à bout, construisent une véritable culture du bois auprès du grand public.

Des outils numériques à disposition

Les coopératives forestières et les interprofessions régionales mettent de plus en plus de contenus en ligne : vidéos de chantier forestier, infographies sur la croissance des arbres, visites virtuelles de scieries. Ces ressources peuvent être partagées par les artisans sur leurs réseaux sociaux ou intégrées dans leurs présentations clients. La digitalisation des ateliers ne concerne pas que les machines : elle touche aussi la communication et le marketing de proximité.

Un bilan en demi-teinte pour l'instant

Trois ans après son lancement, le projet Egefor laisse une trace dont l'ampleur reste à évaluer. L'intention était louable, l'effort de communication réel. Mais sans indicateurs de performance publics, impossible de savoir si cette campagne a réellement modifié les comportements d'achat, renforcé la demande de bois local ou amélioré la compréhension du public sur les enjeux forestiers.

Pour les artisans du bois, le message est clair : ne comptez pas uniquement sur les grandes organisations pour éduquer vos clients. La sensibilisation commence dans l'atelier, se poursuit sur le chantier et se concrétise dans chaque ouvrage livré. Le bois raconte une histoire – de la forêt à la pièce finie. C'est à vous de la raconter.

Sources